Alors que la sécheresse met en difficulté des élevages bovins en Martinique, des tonnes de bananes et de l’herbe fauchée sur une jachère sont désormais mobilisées pour nourrir les animaux. Une réponse d’urgence qui soulève une question : alors que la fragilité de l’autonomie fourragère était identifiée depuis plusieurs années, pouvait-on mieux préparer la filière à un épisode aussi sévère ?
En quelques jours, deux opérations inhabituelles ont donné une image très concrète de la crise que traverse l’élevage bovin martiniquais.
Le 13 août, plus de 13 tonnes de bananes issues des écarts de production ont été acheminées par Banamart vers la CODEM pour alimenter des bovins, notamment dans le sud de l’île. Quatre jours plus tard, à Ducos, une parcelle en jachère de canne à sucre était fauchée afin d’en récupérer l’herbe et de la distribuer comme fourrage aux éleveurs. Le transport de cette seconde opération bénéficie d’un soutien financier de l’État.
Ces initiatives répondent à une urgence : lorsque les pâturages ne produisent plus suffisamment d’herbe, il faut malgré tout continuer à nourrir les animaux.
Des éleveurs interrogés au Vauclin, au Robert, à Sainte-Anne ou encore au Marin décrivent des pâturages brûlés, des réserves qui diminuent ou s’épuisent et un coût croissant de l’alimentation animale.
Le président de la CODEM, André Prosper, a par ailleurs fait état de plus de 200 bovins morts depuis le début de l’année. Ce chiffre, largement repris dans les médias, doit toutefois rester attribué à la coopérative : il ne permet pas, à lui seul, d’établir la cause précise de chaque décès.
La situation est donc grave. Mais pour comprendre comment l’élevage martiniquais en est arrivé à devoir chercher des aliments dans l’urgence, il faut remonter plusieurs mois en arrière.
Une sécheresse installée depuis plusieurs mois
La crise n’est pas apparue brutalement au mois d’août.
La Martinique était placée en vigilance sécheresse dès le 6 mars. Le 7 mai, face à une dégradation continue de la situation hydrologique, l’ensemble du territoire passait en alerte. Les services de l’État relevaient alors un déficit marqué des précipitations depuis début avril et des perspectives météorologiques défavorables.
L’histoire n’est cependant pas celle d’une aggravation continue.
Les pluies de la fin du mois de mai améliorent suffisamment la situation pour permettre un retour au niveau de vigilance début juin et la levée des restrictions. Mais cette amélioration est immédiatement qualifiée de fragile.
Elle ne dure pas.
Le 17 juillet, la préfecture constate que la situation hydrologique ne se résorbe pas malgré l’entrée dans la saison des pluies. Les précipitations restent insuffisantes pour recharger durablement les cours d’eau, avec des conséquences sur l’eau potable, les cultures, l’irrigation et les milieux naturels.
Pour les éleveurs bovins, cette durée est déterminante. Un pâturage peut supporter une période sèche. Mais lorsque l’herbe ne repousse pas suffisamment et que les réserves diminuent, chaque semaine supplémentaire accroît la quantité d’aliments qu’il faut trouver ailleurs.
C’est précisément ce qui conduit aujourd’hui certains élevages à la situation d’urgence.
Le manque de fourrage n’est pourtant pas un problème nouveau
Si l’intensité de la sécheresse actuelle est particulière, la vulnérabilité de l’élevage martiniquais au manque de fourrage, elle, était déjà identifiée.
Le programme POSEI applicable en 2026 dresse un diagnostic particulièrement clair. Parmi les faiblesses des productions animales martiniquaises figure une « autonomie fourragère des élevages limitée ».
Le document en précise également les causes : faible valeur agronomique de certaines prairies, difficultés d’accès au foncier et conséquences de sécheresses décrites comme de plus en plus fréquentes et intenses.
Autrement dit, avant même que les bovins ne se retrouvent au cœur de l’actualité cet été, la capacité des élevages à produire suffisamment de nourriture sur le territoire était déjà considérée comme une faiblesse.
Cette donnée change la lecture de la crise.
La sécheresse de 2026 constitue un événement climatique sévère, mais elle frappe une filière dont une fragilité essentielle était connue : lorsque les pâturages cessent de produire suffisamment, l’alimentation des animaux devient rapidement un enjeu majeur.
Dès 2020, produire davantage de fourrage faisait partie des objectifs
Cette préoccupation remonte même plus loin.
Dans son plan de relance de la filière bovine pour la période 2020-2030, la CODEM avait déjà identifié plusieurs axes destinés à renforcer l’élevage martiniquais. Parmi eux figuraient la production de fourrage et le financement de matériel nécessaire à cette production.
Le sujet n’était donc pas seulement connu des techniciens ou évoqué dans des études. Il faisait partie des orientations affichées par la filière elle-même.
Et c’est ici que la crise actuelle soulève sa question la plus intéressante.
Six ans plus tard, alors que la sécheresse se prolonge, des bananes sont acheminées vers les élevages et de l’herbe est récupérée sur une jachère de canne pour compléter l’alimentation des animaux.
Cela ne signifie pas que rien n’a été réalisé depuis 2020.
Les informations publiques disponibles ne permettent pas d’établir précisément quelles capacités supplémentaires de production ou de stockage de fourrage ont effectivement été créées dans le cadre de ces orientations, ni dans quelle mesure elles ont permis d’amortir la sécheresse actuelle.
Mais la confrontation entre ces objectifs anciens et l’urgence de 2026 pose nécessairement la question de la résilience de la filière.
Les éleveurs auraient-ils simplement dû stocker davantage ?
La réponse paraît évidente : puisque la sécheresse est un risque connu, pourquoi ne pas constituer suffisamment de réserves avant que les pâturages ne sèchent ?
La réalité est moins simple.
Les témoignages recueillis ces dernières semaines montrent justement que certains éleveurs disposaient de réserves. C’est leur diminution, voire leur épuisement, qui est aujourd’hui rapporté.
Constituer un stock ne signifie pas pouvoir traverser n’importe quelle durée de sécheresse.
Il faut produire ou acheter le fourrage, disposer des surfaces et du matériel nécessaires, le transporter, le conserver et financer plusieurs semaines ou plusieurs mois d’alimentation supplémentaire.
À cela s’ajoutent les contraintes foncières déjà identifiées dans les documents agricoles martiniquais.
Surtout, les données publiques disponibles ne permettent pas de connaître les stocks détenus par chaque exploitation au début de la sécheresse. Impossible, dans ces conditions, d’affirmer que les éleveurs n’avaient pas anticipé.
Mais l’inverse serait tout aussi hasardeux : rien ne permet de conclure que le niveau de préparation était partout suffisant.
La question de l’anticipation existe donc bien, mais elle dépasse largement la responsabilité individuelle des exploitants.
Quand les autres filières agricoles deviennent une réserve de secours
Les opérations organisées en août montrent d’ailleurs que des ressources existent en dehors des pâturages traditionnels.
Les bananes distribuées aux bovins sont issues d’écarts de production, c’est-à-dire de fruits qui ne rejoignent pas le circuit commercial habituel.
Le 17 août, une autre ressource a été mobilisée : l’herbe poussant sur une parcelle en jachère de canne à sucre à Bois Rouge, à Ducos. La CODEM et Canne Union ont organisé son fauchage afin de la transformer en fourrage disponible pour les élevages.
Ces opérations illustrent une solidarité entre filières agricoles, mais elles posent également une question pour l’avenir.
Si les écarts de production, certaines jachères ou d’autres ressources agricoles locales peuvent contribuer à nourrir les bovins pendant les périodes critiques, faut-il attendre que les réserves soient presque épuisées pour organiser leur mobilisation ?
L’enjeu n’est pas de prétendre que quelques tonnes de bananes ou quelques parcelles pourraient résoudre à elles seules le problème. Elles ne remplacent pas une véritable autonomie fourragère.
Mais leur utilisation actuelle montre qu’une réflexion plus large sur les ressources alimentaires disponibles localement peut faire partie de la préparation aux prochaines sécheresses.
L’aide publique intervient lorsque l’urgence est déjà là
Face à la situation, l’État participe désormais directement à certaines opérations. Le transport du fourrage récupéré à Ducos bénéficie notamment de son soutien financier.
Aurélien Adam, secrétaire général de la préfecture, a indiqué que les conséquences de la sécheresse sur les élevages étaient constatées depuis plusieurs semaines. Il a également annoncé différentes formes de soutien, notamment en matière d’investissement, de trésorerie ainsi que d’étalement de certaines charges sociales et fiscales.
Les professionnels et plusieurs élus réclament parallèlement des mesures permettant de répondre aux pertes actuelles et de maintenir les exploitations.
Dans ce contexte, opposer simplement anticipation et aide publique serait réducteur.
Un élevage peut avoir constitué des réserves et néanmoins ne pas pouvoir supporter seul une sécheresse exceptionnellement longue. À l’inverse, la répétition des aides d’urgence ne peut pas dispenser d’une réflexion sur les moyens de réduire durablement la vulnérabilité des exploitations.
Les deux questions sont donc complémentaires : comment aider les éleveurs et les animaux pendant la crise actuelle, et comment réduire le besoin de telles interventions lors de la prochaine ?
Pour les bovins, la sécheresse ne se mesure pas seulement en millimètres de pluie
Au milieu des dispositifs agricoles, des aides et des débats sur l’anticipation, une réalité demeure : les besoins des animaux ne s’interrompent pas lorsque les pâturages sèchent.
Un bovin doit continuer à disposer quotidiennement d’une alimentation et d’un abreuvement suffisants.
La question de la condition animale se situe ici.
Elle ne consiste pas à qualifier les éleveurs de maltraitants parce qu’une sécheresse épuise leurs pâturages. Rien ne permet une telle généralisation.
Elle consiste à se demander comment une filière exposée à un risque climatique récurrent peut garantir que les animaux disposeront toujours des ressources nécessaires lorsque l’herbe vient à manquer.
Les images d’animaux amaigris et les opérations alimentaires organisées en urgence rappellent que l’autonomie fourragère n’est pas seulement une question de rendement agricole ou de rentabilité économique. Elle concerne directement la capacité à assurer les besoins essentiels des animaux.
Après l’urgence, préparer la suivante
Alors, le manque de fourrage était-il vraiment imprévisible ?
Le risque, non. L’ampleur de la crise actuelle, beaucoup moins.
La sécheresse était surveillée depuis plusieurs mois. La fragilité de l’autonomie fourragère était documentée avant 2026. La production de fourrage figurait déjà parmi les objectifs affichés par la filière bovine plusieurs années auparavant.
Mais cela ne suffit pas à démontrer que les exploitations auraient pu disposer de réserves capables de supporter sans aide une sécheresse aussi longue. Les données disponibles ne permettent ni de mesurer précisément le niveau d’anticipation de chaque élevage, ni d’établir ce qu’aurait coûté une protection suffisante face à l’épisode actuel.
C’est peut-être là que se trouve la principale leçon de cette crise.
La réponse immédiate est indispensable : trouver du fourrage, mobiliser les ressources disponibles, soutenir les exploitations et éviter que des animaux supplémentaires ne se retrouvent en difficulté.
Mais lorsque la pluie reviendra et que les pâturages reverdiront, une autre question restera entière : quelles réserves, quelles surfaces, quelles ressources locales et quelle organisation collective seront mises en place avant la prochaine sécheresse ?
Car si les épisodes secs deviennent plus fréquents ou plus intenses, la sécurisation de l’alimentation des bovins devra pouvoir s’appuyer sur des solutions préparées en amont, en complément des ressources mobilisées dans l’urgence.
Par la rédaction d’Action Animale 972




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