Pour la première fois, selon les initiateurs de la démarche, des associations de protection animale de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique, de Mayotte et de La Réunion se regroupent autour d’une revendication commune : la création d’un Groupement d’intérêt public interDROM consacré à la lutte contre l’errance animale.

Présentée dans un communiqué diffusé ces derniers jours, leur proposition vise à dépasser les actions conduites séparément dans chaque territoire pour construire une coordination entre pouvoirs publics, collectivités et acteurs de la protection animale, autour notamment de la stérilisation, de l’identification et de l’application de la réglementation.

En Martinique, RSP a annoncé rejoindre cette mobilisation.

L’initiative intervient dans des territoires où l’errance canine et féline constitue depuis longtemps un problème majeur. Mais derrière ce constat largement partagé, les situations, les politiques menées et surtout les données disponibles diffèrent fortement d’un DROM à l’autre.

Action Animale 972 a donc cherché à examiner ce que recouvre réellement cette proposition : ce qui existe déjà dans les cinq territoires, ce que permet juridiquement un GIP, et ce qu’une structure interDROM pourrait véritablement apporter à la lutte contre l’errance animale.

Une errance importante, mais encore difficile à mesurer à l’échelle des cinq DROM

L’errance animale constitue une problématique documentée dans plusieurs territoires ultramarins. Pourtant, dès que l’on cherche à en mesurer précisément l’ampleur à l’échelle des cinq DROM, une difficulté apparaît : les chiffres disponibles ne reposent ni sur les mêmes années, ni nécessairement sur les mêmes méthodes, ni toujours sur les mêmes définitions.

La Réunion en fournit l’exemple le plus parlant. Les services de l’État indiquent encore aujourd’hui que plus de 73 000 chiens ont été recensés dans l’espace public, dont 42 % considérés comme divagants. Mais cette donnée provient d’une étude réalisée en 2018. Elle ne signifie donc ni que 73 000 chiens étaient sans propriétaire, ni qu’il s’agit d’un décompte actualisé de la population errante en 2026. La préfecture évoque également des dizaines de milliers de chats présents dans l’espace public.

Cette distinction entre animaux présents dans l’espace public, animaux divagants et animaux réellement sans propriétaire est essentielle. Elle montre aussi les limites des comparaisons lorsque des estimations issues de périodes ou de méthodes différentes sont rapprochées pour dresser un bilan global.

En Martinique, les pouvoirs publics reconnaissent également l’importance du phénomène. Le 27 mai 2026, la préfecture réunissait encore services de l’État, collectivités, vétérinaires, professionnels de l’élevage et associations de protection animale dans le cadre du plan de lutte contre l’errance, la divagation et la prédation canines. Mais cette mobilisation ne s’accompagne pas, à ce jour, d’un recensement public récent permettant de comparer directement la situation martiniquaise avec celle des quatre autres DROM.

C’est l’une des difficultés de fond du dossier. À ce jour, aucun recensement récent réalisé simultanément en Guadeloupe, en Guyane, en Martinique, à Mayotte et à La Réunion selon une méthodologie commune n’a pu être identifié.

Additionner les différentes estimations disponibles pour produire un grand chiffre de « l’errance animale dans les DROM » donnerait donc une précision trompeuse.

Avant même de comparer l’efficacité des politiques menées dans les cinq territoires, disposer d’indicateurs communs, actualisés et clairement définis apparaît ainsi comme un premier enjeu.

Des actions existent déjà, mais sans cadre commun aux cinq DROM

La création d’une coordination interDROM ne partirait toutefois pas de zéro. Des dispositifs de lutte contre l’errance, des campagnes de stérilisation et d’identification ainsi que des financements publics existent déjà dans plusieurs territoires.

L’un des exemples les plus récents est l’appel à projets lancé par le ministère de l’Agriculture en 2024 pour soutenir la gestion des chats errants. Une particularité avait été prévue pour les DROM : selon les réalités locales et sous la responsabilité des préfets, les projets pouvaient également concerner les chiens, à condition d’intégrer les deux espèces.

La liste des lauréats publiée en juillet 2025 fait apparaître les cinq DROM. Les montants indiqués atteignent 204 099 euros en Guadeloupe, 160 356 euros en Guyane, 204 100 euros en Martinique, 156 000 euros à Mayotte et 73 707 euros à La Réunion, soit près de 800 000 euros pour l’ensemble de ces territoires dans le cadre de ce seul dispositif.

Ces financements montrent que l’errance animale est déjà prise en compte par les pouvoirs publics. Ils ne permettent cependant pas, à eux seuls, de mesurer les résultats obtenus sur le terrain, ni de déterminer si les moyens engagés sont proportionnés à l’ampleur du phénomène.

Les réponses restent par ailleurs organisées selon des modèles différents. À La Réunion, par exemple, les intercommunalités conduisent des campagnes de stérilisation et d’identification sur leurs territoires respectifs. D’autres dispositifs existent dans les autres DROM, avec des organisations, des acteurs et des moyens qui varient.

C’est précisément cette juxtaposition de politiques locales qui donne une autre dimension à la proposition portée par le collectif. L’enjeu ne serait pas nécessairement de remplacer ce qui existe, mais de déterminer si une structure commune pourrait mieux coordonner les actions, partager les expériences et, surtout, permettre d’évaluer les résultats selon des critères comparables.

Un GIP interDROM, une proposition juridiquement possible mais exigeante

La création d’un Groupement d’intérêt public consacré à l’errance animale n’est pas, en elle-même, une proposition irréaliste.

Le GIP est un outil juridique conçu pour permettre à plusieurs acteurs de mettre en commun des moyens autour d’une mission d’intérêt général à but non lucratif. Il peut associer des personnes publiques, mais également des personnes morales de droit privé, ce qui permettrait en principe d’envisager une coopération entre collectivités, établissements publics et associations de protection animale.

Sa création suppose toutefois bien davantage qu’un accord de principe entre associations.

Les futurs membres doivent notamment définir l’objet du groupement, son champ d’intervention, sa gouvernance, leurs contributions respectives, son financement, ses règles de fonctionnement ainsi que les conditions d’entrée ou de retrait des différents partenaires. L’ensemble doit être formalisé dans une convention constitutive et accompagné d’un programme d’activités et de comptes prévisionnels.

Cette convention ne produit par ailleurs ses effets qu’après son approbation par l’État. Dans le cas d’un GIP dont l’action couvrirait plusieurs régions et donc les cinq DROM, cette dimension interterritoriale placerait nécessairement le projet à un niveau institutionnel dépassant celui d’une seule préfecture.

Autrement dit, le collectif peut porter et défendre l’idée, mais la création effective d’un GIP interDROM supposerait l’engagement concret d’acteurs publics et la construction d’un véritable projet institutionnel, administratif et financier.

La question n’est donc pas seulement de savoir si un tel GIP peut exister juridiquement. Elle est surtout de déterminer quelles institutions accepteraient de le rejoindre, avec quels moyens et pour exercer quelles missions précises.

« Appliquer les lois » : des obligations existent, mais toutes les mesures ne sont pas imposées

Parmi les revendications du collectif figure également une meilleure application de la réglementation existante. Sur ce point, plusieurs obligations sont clairement prévues par le Code rural.

Les maires doivent notamment prendre les dispositions nécessaires pour empêcher la divagation des chiens et des chats et prévoir la prise en charge des animaux errants ou saisis sur le territoire de leur commune.

L’identification constitue également une obligation. Elle doit être réalisée avant toute cession d’un chien ou d’un chat et, même en dehors d’une cession, concerne les chiens âgés de plus de quatre mois et les chats de plus de sept mois.

La stérilisation appelle en revanche davantage de nuances. Pour les groupes de chats sans propriétaire vivant dans des lieux publics, le Code rural permet au maire, de sa propre initiative ou à la demande d’une association de protection animale, de faire procéder à leur capture, leur stérilisation, leur identification puis leur relâcher sur leur lieu de vie. Mais le texte indique que le maire « peut » mettre en œuvre cette procédure : il ne s’agit donc pas d’une obligation générale de stérilisation imposée à toutes les communes.

Cette distinction est importante. Demander une meilleure application des textes peut concerner des obligations bien réelles, notamment en matière de divagation ou d’identification. Mais certaines politiques de prévention, même lorsqu’elles sont largement défendues par les associations, relèvent encore de dispositifs que les collectivités ont la faculté de mettre en œuvre.

L’un des enjeux d’une éventuelle coordination interDROM pourrait donc également être de distinguer ce qui relève du respect de la réglementation de ce qui nécessiterait un engagement politique, financier ou réglementaire supplémentaire.

Ce qu’une coordination interDROM pourrait réellement apporter

Si le projet devait avancer, l’intérêt d’un GIP ne résiderait donc pas simplement dans la création d’une nouvelle structure administrative. Sa pertinence dépendrait surtout des missions qui lui seraient confiées et de sa capacité à compléter les dispositifs déjà existants.

Un premier apport pourrait concerner la connaissance du phénomène. Les cinq DROM ne disposent pas aujourd’hui d’indicateurs homogènes permettant de suivre l’évolution de l’errance animale selon les mêmes critères. Une coordination commune pourrait permettre de définir des méthodes partagées pour mesurer les populations concernées, suivre les campagnes de stérilisation et d’identification, les prises en charge en fourrière, les sorties vers les associations ou encore les moyens financiers mobilisés.

Elle pourrait également faciliter le partage d’expériences entre territoires. Les réponses mises en place à La Réunion, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane ou à Mayotte ne sont pas identiques, mais certaines difficultés se retrouvent d’un territoire à l’autre : maîtrise de la reproduction, identification insuffisante, capacités d’accueil limitées, financement des prises en charge ou coordination entre collectivités et associations.

Une structure interDROM pourrait alors servir de cadre pour comparer les dispositifs, identifier ceux qui produisent des résultats et favoriser leur adaptation à d’autres territoires lorsque cela est pertinent.

Elle pourrait enfin contribuer à donner davantage de continuité aux politiques menées, en fixant des objectifs communs et en permettant un suivi régulier des résultats plutôt qu’une succession d’actions ponctuelles.

Mais aucun de ces bénéfices ne découlerait automatiquement de la création d’un GIP. Tout dépendrait de ses membres, de ses moyens, des données auxquelles il aurait accès et des missions qui lui seraient effectivement confiées.

Le véritable enjeu serait donc moins de créer une structure supplémentaire que de savoir si celle-ci permettrait enfin de mieux relier, mesurer et évaluer des politiques aujourd’hui largement conduites territoire par territoire.

Une initiative qui devra désormais se traduire en projet concret

En réunissant des associations issues des cinq DROM autour d’une revendication commune, le collectif cherche à faire passer la question de l’errance animale d’une succession de problématiques locales à un enjeu ultramarin partagé.

La démarche met en évidence plusieurs difficultés déjà connues dans les territoires : données incomplètes ou difficilement comparables, politiques publiques conduites selon des organisations différentes, moyens variables et coopération encore largement structurée à l’échelle locale.

La proposition d’un GIP interDROM apporte donc une piste nouvelle. Elle ne constitue toutefois, à ce stade, ni une structure constituée ni un programme opérationnel.

Pour avancer, le collectif devra désormais préciser la composition qu’il souhaite donner au futur groupement, les missions qui lui seraient confiées, les partenaires publics qu’il entend associer, son financement et les indicateurs permettant d’évaluer son action.

Il devra surtout convaincre les institutions concernées de s’engager dans cette construction.

C’est probablement à cette étape que pourra réellement être appréciée la portée de l’initiative : non plus seulement à travers l’appel lancé par les associations, mais à travers la capacité de cette mobilisation à déboucher sur une organisation commune, des objectifs mesurables et des moyens adaptés aux réalités des cinq territoires.

La question posée est désormais claire : face à des difficultés que les DROM rencontrent chacun à leur manière, une coordination commune peut-elle permettre de mieux mesurer, prévenir et réduire l’errance animale ?

La réponse dépendra autant de la mobilisation associative que de celle des pouvoirs publics.

Par la rédaction d’Action Animale 972

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